EXPOSITION
DU 6 AVRIL AU 8 JUIN 2008

Persona

Thomas Bauer, Marcelline Dellbecq, Nathan Coley, Aurélien Froment, Victor Man, Géraldine Pastor-Lloret, Jimmy Robert, Virginie Yassef, Gail Pickering, David Noonan

« Elle aperçut une scène étrange comme au travers d’un épais rideau. Sous un angle insolite, comme si elle était placée plus haut ou plus bas. Oui, plus bas. Dans une pièce blanche flottaient des silhouettes aux raccourcis curieux. De grands pieds, de longues jambes, des troncs réduits, des têtes presque inexistantes. » * (1)

L’omniprésence de la fiction dans notre société est incontestable. Tout autant dans la sphère médiatique que politique, la fiction est assiégée par le cliché, les codes sont précis, immédiatement compréhensibles, appréhendables d’un bout à l’autre de la planète. Mise à mal par les expérimentations radicales des années 60 et 70, la fiction opère également un retour en forces dans les pratiques artistiques contemporaines, cherchant à travers elle à réinventer d’autres expériences au temps et à l’espace, à l’encontre des modes narratifs en usage dans la communication de masse. En France, nombre d’expositions récentes (« une histoire à soi » à la galerie Noisy-le-Sec ou « Twice Told Tales » à la galerie Michel Rein pour ne citer qu’elles) ont rendu compte de cette évolution où la fiction apparaît comme un formidable vecteur pour réactiver et réinterroger le réel.

Poursuivant cette réflexion, l’exposition au centre d’art du Parc Saint léger focalise son attention sur la question du personnage, ou plus exactement sur la façon dont certains artistes convoquent dans leurs œuvres des personnages réels ou imaginaires, littéraires ou historiques, exhumées d’un passé proche ou lointain. Le titre de l’exposition renvoie tout aussi bien au chef d’œuvre éponyme de Bergman qu’à la théorie psychanalytique de la persona chez Jung. Persona (parler au travers en latin) désigne le masque que portaient les acteurs de théâtre dans l’antiquité. Ce masque avait pour fonction à la fois de donner à l’acteur l’apparence du personnage, mais aussi de permettre à sa voix de porter suffisamment loin pour être audible des spectateurs. Chez Jung, il faut comprendre la persona comme un archétype, un « masque social » que chacun revêt de manière plus ou moins consciente. À travers la persona, ce sont donc bien les démarches d’appropriation, d’identification et de rapport au monde qui sont en jeu. Le concept de persona possède d’indubitables connotations sociales et politiques : plus le monde se médiatise, plus il colporte des images archétypales et standardisées, plus la persona envahit à la fois la sphère (le corps) sociale et intime. Il suffit d’allumer la télévision ou l’écran de l’ordinateur pour voir la puissance dévastatrice des images archétypales dans notre société et l’épuisement de leur sémantique jusqu’à l’écoeurement.

Face à cette (télé) réalité permanente, certains artistes contemporains imaginent des scénarios dérivatifs en mettant en tension des éléments disparates et fragmentaires dont le spectateur doit reconstituer la trame à la manière d’un détective ou d’un archéologue. Ces récits fonctionnent comme des énoncés-sources*(2) où le récit progresse par la duplication de cet énoncé, quitte parfois à ce qu’à la fin il n’y ait plus que des traces difficilement perceptibles du patron originel. Au concept de Persona développé par Jung, Deleuze et Guattari dans « l’anti-Oedipe » développent l’idée que le destin de l’homme est de « défaire le visage ». Défaire le visage consiste à connaître son propre visage, celui que vous reflète la société , puis à le trahir en lui connectant d’autres traits, afin de tracer des routes entre ce qui est et ce qui peut devenir. Pour Deleuze et Guattari, il ne suffit pas de malmener le cliché pour sortir du figuratif, à l’idée de narration, ils opposent ce qu’ils nomment « l’événement figural » : quelque chose se passe ou bien plus quelque chose passe dans le surgissement de la figure. Le personnage surgit comme événement, non comme un corps moulé mais comme un ensemble de forces et de dynamiques invisibles. La notion de fragment prend alors ici tout son sens : « le fragment permet d’inverser un ordre, de disjoindre les règles du jeu. Il privilégie la multitude à la forme, proposant d’autres processus de montage pour de nouvelles offres de réel. »*(3) Si de plus en plus d’artistes convoquent le personnage comme énoncé-source, ne peut-on y voir là une stratégie de conquête, cette conquête étant tout autant esthétique que politique ?

À travers l’esquisse de personnages réels ou fantasmés, les artistes de l’exposition Persona convoquent métaphoriquement des attributs leur permettant d’infiltrer et de réanimer le réel. La figure de Don Quichotte chez Aurélien Froment, celle de l’enfant chez Virginie Yassef ou du Merzbau de Kurt Schwitters chez Gail Pickering, pour ne citer qu’eux, agit comme un puissant catalyseur d’une pensée sur le monde.

Exposition fantomatique, où la question du double est récurrente, où le personnage se dessine bien souvent en creux, Persona est traversée par des personnages sans consistance, hantant des lieux paradoxaux, où la structure schizophrénique résulte de la disparité entre un personnage et son double, entre un rôle et son incarnation.

(1) : In « les envoûtés » de Witold Gombrowicz
(2) : Le terme est emprunté à Deleuze et Guattari
(3) : In « l’art en jeu ou le détournement du temps » de Laurence Dreyfus in « jeux et enjeux de la narrativité dans les pratiques contemporaines », Edition Dis voir, 2006